Elle est dans l’espace entre, elle quitte un texte avant de l’avoir fini. Elle le confie, exuvie, elle est déjà partie, il n’est pas terminé. Elle rejoint d’autres récits impatients, amorcés, petits bras tendus derrière le rideau, elle rejoint d’autres larmes, d’autres impossibles, tas de prières sur son dos, peau de terre pour semer d’autres rires.
Elle écrit
sur des patins à roulette
Les textes partent comme des flèches, elle court un instant derrière, leur tresse une forme de pétale, et puis renonce, file l’onde vive, elle laisse le torrent s’épancher.
Elle écrit
à l’envers des yeux
Il glisse entre tous les doigts, le texte, elle fibre d’autres filaments, les caresse, enroule, les tient tranquilles contre son ventre tambourinant. Elle est toujours à l’instant du seuil. Son corps s’éparpille en-dehors de l’instant. Seule compte la seconde où elle s’étire avant de rouler à nouveau en boule sous le lit. Prête-moi une forme que je la tente ! Son désir est une tourterelle, il s’allume avec le soleil, se débat contre le néant.
Elle écrit
agencer une petite maison de papier
dormir en paix
Elle a appris à ses dépens
qu’elle n’était pas un être lisible
dans le langage
des autres
Elle écrit
ce n’est pas là
que
je
suis
Elle écrit pour lutter contre la vacuité, pour toucher le corps du trop-plein, densifier l’éphémère, le reconnaître, lui donner une place qui ne dénature pas
Elle écrit
la fin de la négligence
D’autres avant toi ont écrit la rage tétanisante, grignote sous la peau, la colère des os en kit, des vis perdues, en errance dans nos veines.
D’autres femmes avant toi ont hurlé le doute – engloutissement, les affres de la honte d’exister qui balaye tout sur son passage, l’étouffement jour après jour dans l’absence de formes disponibles, tout à inventer ou disparaître.
D’autres avant toi, jamais pareilles, là autour, présences et fantômes rassurants, ont dit l’élancement des reins, fuir mais où ?
Un monde créé par les mots, la phrase, à l’arrachée, un monde qui s’accueille lui-même pour ne pas sombrer.
Elle écrit
à chaque pas, douter
Quand elle se croit seule, l’écriture la relève. Elle sent contre elle celles qui l’ont précédées, elle plonge dans leurs lignes, fragments d’un grand sol – enfin emme appartient.
Écrire l’affilie à celles qui ont vécues, silencieuses ou hurlantes – elle est voix de passage, ne tire aucun pouvoir depuis ses récits fragiles – elle cherche les liens pour briser l’étouffement, le silence abyssal, la honte inoculée, lui faire face, la reconnaître, coudre un tapis à piétiner et un sol accueillant.
Elle écrit
un endroit du monde
ne sait pas qu’il existe
Écrire encore ? Juste un coin de ciel sans être assiégée
Elle écrit
comme on gratte au grenier
les mains pleines d’argile
Elle écrit tout le temps, ses gestes sont langage, écriture, rapport au monde, tissage d’un récit de ce qu’elle vit, ce qui la traverse, transperce parfois, touche et métamorphose tout doucement.
Ranger c’est écrire, trier c’est écrire, chanter, caresser, soigner, crier, marcher, toucher toucher encore, c’est écrire. Elle trace sa présence dans le monde signe à signe, parfois avec des mots éparpillés, désordonnés. Les coudre ensemble, trouver le récit qui rend vivante au monde, c’est écrire encore.
Aujourd’hui, grand ménage. Elle a trié quelques notes dans son ordinateur, repris contact avec des bribes, réagencé quelques fragments épars. Aujourd’hui, comme tous les jours – qu’elle le perçoive ou non, elle écrit.
Elle écrit
l’apnée n’a qu’un temps
Pour écrire, il lui faudra désapprendre
Elle écrit
elle rejoint sa peau
Elle écrit pour saisir la pensée, le temps, l’émotion qui passe, la lucidité passagère, parfois une fulgurance, à l’orée du réveil encore engluée de rêves, elle écrit en automatique, dans un souffle, un élan, le téléphone à portée de main.
Elle écrit en marchant, en cuisinant, en étendant le linge, parfois sur des bouts de papier. Elle écrit en nomade pour ne pas étouffer, pour se confirmer ce qu’elle ressent, pour rester présente au monde.
Elle écrit pour remembrer, morceau par morceau, il faut trouver le temps de coudre ensemble, qu’un récit soit possible de tout ce qui traverse au quotidien. Raconter ce que le corps a compris avant la tête
Elle écrit
elle fleurit le néant
Elle écrit pour écrire encore et toujours, avant que les enfants ne se lèvent, après le trajet à l’école, entre deux cours, entre deux courses, malgré la fièvre qui circule, elle écrit un peu quand la colonne est douloureuse, plus du tout quand les migraines la sèchent, quand l’épuisement la rince. Elle scotche pour raconter encore, elle rassemble, elle respire mieux.
Elle écrit
habiter l’in-fini
Ça parle à travers moi
escarcelle à ras-bord
Je mâcherai le bord du vide
j’écarterai les torses humides
je t’accueillerai où il fait chaud
Elle écrit
exister plus fort
Elle écrit
être fugace au monde