Où sont les poètes ?  
Les amitiés ne permettent pas toujours de se retrouver
Permanence poétique à l’Orée 85


Cet été je suis partie longtemps loin de chez moi pour essayer de retrouver un rapport au temps lent et qui compte.

J’ai pensé à toi comme à une amie qu’on reverra c’est sûr,

sans savoir si on se retrouverait,

vraiment.

Toi et tes grands chemins, tes envies d’ailleurs, de nulle part parfois,

parce qu’on t’interdit par le sang la langue et les chutes

de toucher aux frontières qui sonnent juste

à ton corps.

J’ai pensé à toi dans mon galop aux baisers, aux hauteurs,

chaque fois que je glissais dans ma tente placée au mauvais endroit.

J’ai pensé à toi et je me suis demandé comment je te raconterai ce très long été qui m’a accouché comme autre, et à qui j’ai arraché ce que je pouvais

comme jamais je n’avais osé.

 

Je me souviens par bribes,

par doigts qui montent au visage en masque de pleurs, par rires volés au vent et au jour,

par tirages de cartes comme prétextes pour se dire ce qu’on pense,

des quelques moments où je t’ai vue.

Jamais longtemps, car c’était un été de drames,

de pertes,

qui n’invitait à aucune parole

et où ma présence lointaine ne savait plus répondre que par de sincères et absurdes

”je suis là”

face à l’horreur et toi dedans.

 

Cet été j’ai vécu avec des œillères imposées par la distance

des expériences qui ont tenu, sensibles et dans leurs paumes,

mon cœur comme un oiseau malade,

et ont rendu parfois obscène le décalage de vécu entre nous.

 

Au terme de ces gros mois, et autour d’un café avec toi, à jouer à faire semblant que rien n’avait changé malgré les morts le silence et le temps, on s’est dit ”alors, raconte”,

et il n’y avait pas de bout par lequel le prendre :

bras ballants et yeux grands ouverts, le tout à rattraper m’a fait peur.

Pourtant parfois nos regards, j’en suis sûre, se sont rejoints,

d’un horizon tranché par la proue d’un bateau à un front de mer,

d’une nuit à une autre et nos deux têtes relevées,

de tes crêtes aux miennes et nos pas

au nord nos parents.

 

Tu sais j’ai l’impression étrange

d’avoir fait tomber les feuilles des arbres en

clignant des yeux,

de me sentir consciente de ce moment, là,

mais que mes mains ne saisissent plus rien du reste,

que le temps a passé sans que je l’y autorise, et toi avec.

Je me sens loin comme je te sens loin

et je ne sais pas ce qui est le plus vrai d’entre les deux.

 

Alors promis je vais essayer d’avaler le vide.

 

Si je devais tout te raconter je commencerais par dire qu’il m’a fallu arriver dans le Cantal, ma main prise dans une autre, pour qu’enfin je ne comprenne, par le poids du geste et des regards épais, l’espace entre mon temps et son écoulement à l’extérieur.

 

Comment parler de l’ouverture du cœur par le ciel toujours immense, par la roche humide qui se confond à la peau, par les phrases simples mais qui résonnent ?

 

Là-bas les gestes ont toujours du sens, que je coupe du pain ou

qu’on me laisse toucher à la terre

et m’essayer à m’y creuser une place;

il s’agit d’apprendre à avoir les bons degrés de résistance et d’abandon

une main qui tient, une qui pousse,

le pied tendu sur la pédale du tour

garder tous les doigts au même niveau, se servir

de la tranche de la paume pour

agir sur la hauteur,

presser d’un doigt sur l’autre pour ouvrir la terre,

comprendre qu’on guide surtout.

 

J’ai eu le souffle coupé de cette nouvelle intimité,

et chaque dépôt de terre dans le bac d’eau me la faisait monter aux yeux.

 

De là-bas je me rappelle des chiens agressifs, des chiens de traîneau, de leurs hurlements,

de leur course que j’imaginais sur les sentiers que nous empruntions,

celle qui m’ouvrait sa maison et moi.

 

Sur le plancher de bois du jardin,

on a attendu le brame du cerf,

qui n’est jamais arrivé,

comme s’il n’était déjà plus nécessaire d’annoncer quoi que ce soit.

Le visage offert à la nuit,

j’ai senti Théoline faire un vœu au passage d’une étoile filante

que je n’ai pas vue,

elle me tenait la main

chaude

sa main

et moi,

je la regardais avant le ciel.

 

Sans savoir pourquoi, je me suis mise à lui parler de fourmilière,

je l’ai prise sous la couette

et je lui ai dit

imagine toutes les galeries qu’on pourrait construire

à deux doigts ou plus

et de tout notre souffle faire gonfler

nos espoirs et tes yeux immenses

qui toujours me sourient

comme une promesse.

 

On a marché sur les crêtes, dans la pluie,

dans la hargne du vent à nous chasser

et le paysage comme un murmure.

J’ai crié à chaque saut d’hirondelle, à chaque fourmi volante coincée dans nos narines, à chaque suspension de vautour dans le ciel gris

et les flancs si verts d’un endroit où nous n’irions pas.

 

Elle, en silence, me tendait ses mouvements comme une caresse.

Son grand corps devant parfois

dans mon dos

je pouvais toujours deviner la trajectoire de ses coudes et de

ses pieds

dans les anfractuosités qu’on partageait

jusque dans mon corps fondu dans ses prises quand enfin stoppées

nos souffles s’écartaient l’un de l’autre,

et nos balancements innocents

nous éloignaient du vide.

 

Et sa main

elle me tenait la main

chaude

sa main.

 

Je me souviens du regard lourd et doux

des bêtes

des Salers

du lac fuyant à la digue qui perd

son eau et des oiseaux en passages,

en rotation au-dessus de ce qu’il en reste.

 

Dans ce foyer qu’elle m’offre

du fond de la gorge encore tremblante

je cherche la bonne allure, encore

les bons gestes.

 

Je me suis demandé comment retrouver un rapport au temps si prenant qu’il dilaterait mes pupilles, seul.

Prise dans une réflexion qui anesthésiait mes sens,

dans une course sans but qui n’était pas non plus

une fuite,

j’ai couru pieds nus sur l’herbe aux aiguilles de pin.

Dans les flaques d’eau froide,

sous les trombes de pluie et avec le tonnerre en fond sonore.

Tout autour que les montagnes et le bruit du torrent.

Traversée par la pluie vide

et tout le corps sourd

à mes battements propres.

J’ai couru sans reprendre mon souffle.

J’ai presque compris la tempête.

 

À l’arrière du rideau de pluie, les Pyrénées comme des ombres,

comme des souvenirs,

remontaient avec le froid le long de mes orteils,

me figeaient autant qu’elles me rendaient

vrombissante

une illusion d’immobilité donc

une surface d’eau calme avant ou après un torrent toujours

et les deux liés et ensemble.

 

J’ai depuis, je crois, le regard fixe et qui sait,

le regard qui parle en silences,

le regard qui voit loin parce qu’il a pris le temps d’observer

même au milieu des doigts des genoux des orteils en terre,

et la sueur autour

en marchant, toute ma vascularisation à la surface,

rouge et pleine donc.

 

Dans l’intercité pour Brive-La-Gaillarde une très vieille dame lisait

La vie est facile ne t’inquiète pas et j’ai trouvé ça déchirant.

Comment prendre conscience suffisamment tôt que la vie est facile ne t’inquiète pas, avant de devoir le lire dans un intercité,

accablée déjà par son passage.

 

Tu traverses les mêmes questionnements, et

toi et moi avons fini par partir

quelques jours à la découverte des endroits sans maisons

seulement la nôtre,

celle qu’on décidait de se faire.

 

Là on avait la chance d’avoir la peau hérissée

peut être pour toucher un peu plus à tout

pour imiter la roche

et les bouts de carcasse de crabes.

On s’est bagarrées avec les vagues

on a eu les cheveux qui tiraient les ombres jusque dans le fond des mains

la plante des pieds pleine de mémoire aqueuse

sur le sable en bosse, et l’eau au-dessus

dans la bouche

l’eau comme un film contre

le vent plein les yeux

grands ouverts

on sentait nos cils

lourds et le sel.

 

Tu as eu là un sourire grand et sans mystère,

une langue offerte au jus de citron et aux ruines.

On a su avouer notre faiblesse aux bois,

et on s’est lavées les mains avec quelques gorgées d’eau, l’une après l’autre,

dans un étrange rituel pour faire tomber le dôme de nos yeux.

Sans plus rien voir je te savais là et moi avec,

pleines de peaux sans fourrure et de bouches sans crocs

et pourtant je me rappelle m’être dit

la nuque chaude de penser dos au soleil,

j’imite les enfants qu’on perd,

et dans notre maison de toile je n’ai plus peur.

 

Petite je confondais départ et abandon,

je me cachais dans des valises pour tromper

la fuite,

alors même qu’on m’attendait.

 

Je n’ai plus peur.

 

J’ai dans la gorge nos cheveux longs et qui poussent,

comme une promesse de noeuds à démêler,

comme une envie de dire je t’aime

 

et je suis là

même loin et bouche fermée,

sans preuve mais dans les yeux.


Anna Pichot

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