Où sont les poètes ?  
Rattraper ce qui nous échappe (3)
Passage du Grand Cerf


Dans la ruelle

on s’assied les un•es près des autres

on entend le bruit des volets qui se ferment

des sonnettes mal fixées des vélos qui vibrent sur les pavés

je sens dans mon dos

le dos d’autres et contre mon bras aussi

les gens passent nous non

on ressemble un peu aux pavés au sol

serré•es et pas si ordonné•es que ça quoi qu’on puisse y trouver du sens.

 

Orion est face à nous.

 

Elie dit c’est peut-être la salle d’attente avant l’art rendez-vous

parce que j’ai remarqué la pancarte au-dessus de nos têtes

marrant comme nom de magasin et

comme alignement d’évènements.

 

Certaines mains se tiennent certaines épaules aussi

je pense à la distance, à l’espace, à comment

mon corps est séparé du tien et à comment

quand proches on ne sait soudain plus faire la différence 

Coquille gémit

peut-être qu’elle aussi quelqu’un lui manque.

 

Les gens qui passent autour n’osent pas trop nous regarder

ils passent, curieux mais sans le montrer

comme s’ils risquaient quelque chose à rester trop longtemps

à se perdre peut-être dans des corps autres et dans des évènements

qui les emmèneraient ailleurs.

 

Orion se mouche avec un sourire en coin.

 

Je pense à l’automne et à toi qui coupe du bois dans le Cantal

et à moi qui écrit ça ici,

et au temps qui ne passe pas pareil en fonction du lieu

j’aimerais que nos horloges soient synchronisées

mais je sais que ça ne fait pas sens.

 

Nos doigts passent sous nos nez comme pour passer à autre chose. 

 

Je me dis que c’est beau d’écrire ici ensemble

de tisser quelque chose

une toile une citadelle

d’attraper le temps comme on avale un grain comme on s’assoit à plusieurs pour faire peser notre poids sur le champ gravitationnel et 

rattraper ce qui nous échappe.

 

Tu sais, en rentrant je suis tombée sur des bois de cerf dans une brocante du soir, pas loin après avoir filé par un passage dont je suis la seule à avoir retenu le nom (je l’ai peut-être imaginé)

tu me diras si par une distorsion de la trame, de la mousse de spin,

tu les trouveras dans ta forêt.


Anna Pichot

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