Où sont les poètes ?  
Ah je comprends c’est comme ça (1)
Place Broglie


5 figures surplombent la zone

immobiles et drapées

je sens leur regard distrait de pierre contre mon front.

L’opéra est face à la place et en contrebas se trouve un cheval figé au cou large comme pour aller plus loin et

si on continue encore

un ange main grande ouverte ouvre le mouvement

de la fête foraine

ici les labubu les stichs les licornes à hélium attirent le regard des petits

qui doivent chuter en arrière jusqu’au toboggan gonflable pour y voir quelque chose

l’opéra cet après midi semble vide et austère et la place pleine de couleur et de cris d’enfants qui s’amusent

les deux coexistent sous un ciel gris, que les sauts sur le trampoline essaient de dépasser

sûrement.

 

Les lumières partout

et la vitesse des auto tamponneuses tentent de faire mirage

d’été qui n’est plus là

pour faire couler le chocolat jusqu’à la gorge

les mentons maintenant brunissent de cannelle 

et les têtes couvertes s’offrent aux mains de parents qui poussent le manège

ça tourne et

en quelques pas avec la musique forte encore en fond sonore

le silence des tentes blanches

d’une exposition du dimanche

avec figures en métal rouillé et paysages qui ne font pas tant chuter à l’intérieur,

ici les cadres sonnent comme des cadres

et on y a enfermé le tout autour.

 

Entre les tunnels de tente, une rivière de chaises de camping coule, et dessus des artistes qui attendent et observent sans rien dire

les réactions des passant•es.

 

L’air a l’odeur humide de feuilles qui commencent à devenir terre

d’arbres laids et nus aux extrémités bulbeuses, sanguines

parfois quand même au détour d’une toile, une surprise, un

ah je comprends c’est comme ça que le monde est perçu

représenté

compris et enlacé

par l’autre

et je souris un peu

discrètement 

comme on garde un secret.

 

À la fin de la trachée de l’opéra je vois

deux toiles grandes et au sol

qui parlent du vide

de grands paysages étendus et offerts

à nos corps qui cette fois y tombent sans hésiter

je croise le regard du peintre, yeux verts, même couleur que le ciel immense coincé entre deux montagnes 

qu’il a lâché sur ses toiles.

 

dans chacune de ces enclaves donc un monde à part entière, 

ça me fait penser

aux miens

et à comment si moi aussi je finissais dans une de ces alcôves 

je serai perçue

et j’observerai les passant•es en me demandant 

s’ils pensent que mes cadres sont enfermants 

ou si au contraire par l’appel du vide on comprend de mes toiles à mes yeux 

le tout autour.


Anna Pichot

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